La Cartoucherie <br />pendant la Grande Guerre grand format La Cartoucherie
pendant la Grande Guerre
Médiathèque Publique et Universitaire

Avant la guerre, Valence (et Bourg-Lès-Valence) compte déjà plusieurs entreprises liées à la production d’armes ou de munitions en plus de la Cartoucherie nationale sise au quartier Chony. Les usines Albert (devenues Barnier) qui fabriquaient des bourrons et munitions de chasse vont se reconvertir en fabrique d’amorce et de détonateurs. Auguste Gérin, à Valence, est fabricant de bois de fusil et poursuivra son activité. Les entreprises liées au métal et à la fonderie vont se mettre à produire des gaines d’obus, affuts ou roues pour canon.

C’est toutefois la Cartoucherie qui prendra le plus d’ampleur pendant le conflit. Au plus fort de son activité, elle produira 1 million de cartouches 8mm par jour, utilisées pour le fusil Lebel.

Un peu d'histoire

D’une ancienne usine textile fondée en 1853 par Noël Sagnard, l’Etat qui a racheté le bâtiment en 1874 en a fait une Cartoucherie nationale. En effet, après la guerre de 1870, les cartouches de fusil en carton sont remplacées par celles en laiton et on a besoin d’établissements spécialisés dans ce type de production.

Les employés et dirigeants masculins sont des militaires employés à des fins civiles : entretien des machines, alimentation des fours, transports… Des femmes sont déjà employées à la confection des cartouches pour un salaire moindre que leurs collègues masculins.

Les dirigeants

En 1914, l’établissement est dirigé par le capitaine d’Artillerie, Jean Martin, 48 ans qui est à sa tête depuis 1911, après un précédent passage de 1905 à 1908. Il est issu de l’école d’application de l’artillerie et du génie de Fontainebleau et mène une carrière de sous-officier ordinaire. Le début de la guerre occasionne de brusques changements et un surcroit de travail mais il arrive à tout organiser. Le 16 Août 1914, il se suicide pourtant, ce qui cause une certaine émotion dans la ville, l’information ayant été relayée par la presse.

Il est toutefois vite remplacé le 19 août par Urbain Cahen, 59 ans. Ce chef d’escadron de la réserve territoriale est un homme d’expérience puisqu’il a déjà dirigé la Cartoucherie de 1908 à 1911. Il restera directeur pendant toute la durée du conflit.

Espaces et sécurité

Dès le 1er septembre 1914, un plan prévoit une nouvelle cartoucherie et l’agrandissement des bâtiments existants recensés au mois d’Août. Mais face à l’urgence, on préfère aménager de nouveaux espaces ou réaménager les anciens.

Dès 1915, on crée deux nouveaux ateliers (outillage et fabrication), suivi en 1916 d’un autre de chargement, et en 1917 d’un nouvel atelier de vérification des étuis et des balles. Se construiront aussi de nouveaux espaces de stockage.

En 1917, l’usine acquiert le long de la voie ferrée de nouvelles parcelles de terrain par expropriation et augmente l’espace de travail à 22 000 m² (contre 13 000 m² auparavant). Quatre ateliers de pyrotechnie destinés à « l’encartouchage » et au chargement des balles au phosphore ou lumineuses sont construits.

En 1918, suite à l’expropriation et la réquisition de nouvelles parcelles, la voie de chemin de fer Valence-Grenoble est directement reliée à l’usine par un embranchement spécial. Cela facilite à la fois la livraison des matières premières et la livraison des objets finis.

En parallèle, pour lutter contre les éventuels incendies, un réseau de distribution de conduites souterraines et un château d’eau de 20m de haut sont construits. Sur le site, on compte désormais 26 bouches d’incendie. Les 100m3 d’eau du château doivent permettre d’inonder les deux poudrières en cas de besoin.

Pour autant, malgré toutes ces précautions, un accident mortel aura lieu le 16 mai 1916. A 17 h, dans l’atelier de chargement survient une explosion suivie d’un incendie dû à un court-circuit. Il y a 7 victimes : 6 femmes et un homme, Emile Barthelon, venu leur prêter secours et qui sera grièvement brulé aux mains.

Fanny Volozan sera tuée sur le coup et les autres ne survivront pas à leurs brûlures. Jeanne-Marie Barjon, la plus jeune âgée de 20 ans, va personnifier le sacrifice : son cercueil sera suivi par près de 4000 personnes, tout comme celui de Marie Chovet. Des officiels (maire, préfet, directeur et représentant du personnel) prendront la parole à leurs enterrements et le personnel complet de la Cartoucherie y assistera.

En 1920, le nom de ces victimes sera inscrit sur une plaque commémorative à Bourg-Lès-Valence mais sans mentionner le nom de la Cartoucherie. Seuls certains noms seront gravés sur le Monument aux morts en 1921.

La main d'oeuvre

Le besoin de main d’œuvre pour la Cartoucherie ne cesse d’augmenter au cours de la guerre. L’embauche commence dès la mobilisation, nombre d’ouvriers partant au front. Ceux –ci sont remplacés de plusieurs façons.

Par des femmes tout d’abord : celles de catégorie A sont prioritaires. Ce sont des femmes, mères, filles ou sœurs de militaires tués ou blessés à la guerre. La catégorie B regroupe toutes les autres. En décembre 1914, la Cartoucherie emploie 623 femmes dont un tiers de célibataires. En 1916, plus de 1300 ouvrières sont embauchées. En 1917, on comptabilise 2500 employées.

Malgré la mobilisation, il reste des ouvriers affectés spéciaux mais la consigne est de les remplacer au maximum par des femmes. Des ouvriers civils seront aussi embauchés, tout comme des mutilés et quelques prisonniers de guerre. Des garçons mineurs pourront aussi prêter main forte.

Des réfugiés vont aussi travailler à la Cartoucherie dès 1916. Les autorités font aussi appel à des travailleurs coloniaux ; indochinois et kabyles vont venir prêter main forte. Des étrangers notamment grecs seront aussi embauchés en 1916.

Etant donné que les archives ont été brulées pendant la seconde Guerre mondiale, on ne peut avoir une idée précise du nombre d’employés total qui ont défilé à la Cartoucherie. Toutefois, on l’estime à environ 4 000. Il faut noter que la ville de Bourg-Lès-Valence ne compte que 5 000 habitants en 1911…

Les cartouchiers participeront aussi à l’effort de guerre par le biais de Galas aux profits des blessés militaires des hôpitaux de Valence. Deux galas de chant et musique se tiendront au Théâtre municipal de Valence en octobre 1915 et 1916.

Salaires, droits sociaux et grèves

En 1914, les semaines de travail sont de 6 jours sur 7 (le dimanche est jour de repos), on travaille 10 heures par jour. Le travail est payé à la tâche. En juillet 1914, des mesures de réduction du temps de travail avec maintien du salaire avaient été décidées mais ne seront jamais appliquées.

Pire, avec la guerre, le droit du travail subit des assouplissements et les droits sociaux des travailleurs régressent.

Les femmes se retrouvent soumises au travail en équipe, par roulement. Elles touchent deux francs par jour et sont payées à la pièce, ce qui est un salaire bien inférieur à celui des hommes dont certains sont payés à l’heure ou à la journée. Ce paiement à la pièce se fait selon les devis préétablis par l’Etat qui a tendance à les diminuer quand le rendement augmente. De cette façon, le tout correspond à peu près au salaire journalier ou horaire.

Le repos hebdomadaire est souvent oublié et les journées de travail excèdent les 10 heures. Le travail se divise aboutissant à un travail à la chaîne afin de gagner en efficacité. Les ateliers sont bruyants et remplis de substances dangereuses. Il n’y a pas de salle servant de cantine, ni de salle permettant de se restaurer. En 1917 toutefois, sont aménagés des vestiaires et lavabos pour le personnel de l’atelier des étuis.

Le 12 mai 1917, à 2 h 45 du matin les cartouchières de l’atelier de chargement se mettent en grève et forment un cortège qui part manifester à Bourg-Lès-Valence et Valence. Le prétexte de la grève est la question des salaires mais les manifestantes qui sont environ 450 réclament «la fin de la guerre, du charbon, etc. » d’après les rapports de police. La lassitude, les nombreuses privations entrent aussi en ligne de compte. Rapidement, la grève s’étend aux autres ateliers : 2500 personnes cessent le travail et manifestent à nouveau dans le calme. Il faudra une semaine avant que le travail ne reprenne. Il faut noter que les ouvriers mobilisés affectés spéciaux n’ont pas le droit de grève et ne cessent pas de travailler. Dans ce conflit, le Syndicat des personnels civils des établissements militaires de Valence, créé en 1901, et l’un des plus importants de l’agglomération, se désolidarise du mouvement et convoque une réunion pour la reprise du travail. Désormais, le syndicat est profondément divisé entre les « pro-négociation » et les autres plus radicaux. La réunion du 9 septembre est houleuse mais l’assemblée demande unanimement 10 heures de travail de jour et 8 de nuit sans diminution de salaire. Les modérés ont réussi à calmer les mécontents, qui attendent le rappel de leur paye suite à la décision prise en Juillet.

Dans la Drôme, en effet, le salaire horaire des ouvriers est désormais fixé ; ces salaires sont prévus pour des journées de 10 heures de travail avec heures supplémentaires et heures de nuit (de 20 h à 9 h) :

-          Les femmes de 18 ans en première catégorie touchent entre 40 et 45 centimes, tout comme les hommes de 16 à 18 ans

-          Les hommes simples manœuvres touchent 60 centimes

-          Les hommes plus qualifiés 80 centimes.

Malheureusement ces augmentations sont loin de compenser la hausse du coût de la vie. Tout au long de l’hiver 1917-1918, les mécontentements se multiplient ; le syndicat est mis à mal par les socialistes qui veulent prendre sa tête ; les relations avec la Direction se tendent.

A partir du 1er février 1918, le ministère décide d’accorder une prime de cherté allant de 50 centimes à 1,5 francs par jour, selon le salaire perçu. A la même époque, l’agitation prend de l’ampleur et gagne la corporation de la métallurgie ainsi que l’usine Albert. A Roanne, en effet, une grève importante a lieu et la tentation de rejoindre les grévistes est grande… Un appel à la grève générale est finalement lancé à l’usine Albert par 3 ouvriers mobilisés. Les femmes ne sont pas sollicitées car jugées "hostiles" à la grève, malgré le mouvement de mai. Dénoncés, les trois meneurs seront jugés et condamnés à la prison, ce qui aura pour conséquence de calmer le mouvement. Il faut noter qu’un régiment de dragons stationne en ville et se charge de la surveillance.

La fin de la guerre

Avec l’armistice, la production retrouve son rythme d’avant-guerre. Les hommes de retour regagnent leur travail et les mutilés ont des places réservées. De fait, de nombreuses femmes perdent leur travail et ont des difficultés à en trouver un autre. Le syndicat demande la création d’une caisse de secours pour les chômeurs et propose des éventuelles reconversions du site.

Les maires de Valence (Henri Chalamet) et de Bourg-Lès-Valence (Alexandre Perrier), ainsi que les députés et sénateurs font des démarches auprès des différents ministères. Le Ministre à la reconversion industrielle rassure tout le monde en affirmant conserver le site comme une cartoucherie et doubler l’effectif d’avant-guerre.

De fait, la Cartoucherie poursuivra son activité et ne fermera définitivement qu’en Décembre 1964.

Sources

- Collectif, La Drôme et la Grande Guerre : un département du front de l'arrière, Libel, 2015

-  « La cartoucherie de Bourg-Lès-Valence », Revue Drômoise, n°523, janvier 2007

Images extraites de La science et la vie n° 27 de Juin-Juillet 1916.

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