Presse, propagande et censure pendant la 1ère Guerre Mondiale grand format Presse, propagande et censure pendant la 1ère Guerre Mondiale Médiathèque Publique et Universitaire de Valence

A la veille de la guerre

Après la loi très libérale du 29 juillet 1881, et grâce à la disparition progressive de l’analphabétisme (17% d’analphabètes en 1880, 4 % en 1914), la presse française à la Belle époque est à son apogée tant par le nombre de titres existants qu’en diversité, et cela tant à Paris qu’en Province.

La liberté de la presse est à son paroxysme, de sorte que les droits des individus cités sont peu protégés. La presse rentre dans un système plus capitaliste en même temps qu’elle se professionnalise, augmente le nombre de pages et la publicité, change les formats. A la veille de la guerre, le journal est devenu un objet du quotidien, accessible à toutes les bourses.

En 1914 toutefois, les quotidiens sont rois. Alors que la France compte une population d’environ 20 millions d’habitants, le tirage des quotidiens avoisine les 10 millions d’exemplaires. Quatre d’entre eux tirent à plus d’un million d’exemplaires :

-         Le Petit journal (le plus ancien, créé en 1863),

-         Le Petit parisien (créé en 1876 qui a copié la formule du précédent),

-         Le Matin (est l’édition française du Morning news, journal américain, créé à Paris en 1884)

-         Le Journal (créé en 1892 par un publicitaire).

Leurs tirages cumulés représentent 75 % de la presse parisienne. Les autres quotidiens tirent à moins de 100 000 exemplaires pour une vingtaine d’entre eux et moins de 10 000 exemplaires pour les autres.

En province des quotidiens régionaux sont aussi très puissants : La Dépêche (Toulouse), Sud-Ouest, Le progrès de Lyon, Lyon républicain, L’écho du Nord (Lille), Le petit Marseillais ont tous des tirages dépassant les 150 000 exemplaires. Le mélange d’actualités nationales et internationales avec les régionales fait leur succès. A Valence, le Journal de Valence (créé en 1873) et Le messager (catholique) sont les deux quotidiens qui donnent des informations nationales et régionales aux citoyens.

Outre la presse d’information et satirique, les magazines spécialisés et illustrés font le bonheur des lecteurs. Journaux de mode, d’art, de littérature (parutions en feuilleton), de vulgarisation scientifique, de voyages et d’explorations, de sport (apparition du vélo, de l’automobile et de l’avion), pour les enfants, humoristiques ou de divertissement ; les citoyens de tous âges ont le choix entre de nombreux titres à leur disposition dans un marché concurrenciel.

Les journaux valentinois quotidiens en 1914

Aux débuts du conflit

Les journaux n’ont pas cru en une guerre longue, de sorte qu’ils n’avaient pas pris de disposition pour faire face aux difficultés causées par celle-ci. Beaucoup de journaux cessèrent de paraitre dès fin 1914 : L’Aurore, Gil Blas, Le Pays, La Petite République, Le Soleil, L’Univers, etc.

Pour ne pas réduire les tirages, les quotidiens survivants réduisirent leur pagination à 2 pages et la plupart des rédactions suivirent le gouvernement à Bordeaux ou ailleurs en Province. A Valence, les deux quotidiens réduisent leur nombre de pages dès l'annonce de la mobilisation et ne gardent que les informations essentielles comme contenu.

Tous, en tous cas, se rallièrent à l’Union Sacrée mais dès le 30 Juillet, le gouvernement instaura une série de mesures destinées à contrôler l’information. Les journaux seront des outils de propagande et subiront une censure tant sur les textes que les illustrations.

La vie matérielle des journaux

Elle fut très difficile :

-         manque de personnel car les hommes de 24 à 47 ans partirent au front,

-         problème de distribution dû aux transports défaillants,

-         effondrement des recettes publicitaires, même si l’Etat accorde aux journaux une partie des publicités consacrées à l’effort de guerre,

-         et surtout un gros problème de papier.

En effet, dès 1915, les grands journaux qui avaient repris leurs publications à 6 pages, grâce aux importations de papier suédois, furent contraints d’y renoncer à nouveau car le papier commençait à se faire rare et son prix augmentait. En février 1916, pour lutter contre la pénurie, répartir les stocks et établir des règles de sauvegarde des titres, les grands quotidiens de Paris et de Province créèrent le Groupement des intérêts économiques de la presse française qui fixa la norme de parution à 4 pages.

Mais le problème s’amplifia à tel point qu’en février 1917 un décret imposa une réduction de la quantité de papier utilisé chaque semaine par les journaux. Un Office national de la presse fut créé par décret le 3 février 1918 dont l’activité essentielle fut de contrôler le marché du papier.

Le 11 août devant l’incapacité des industriels à s’entendre sur un prix commun, un décret fixa le coût à 10 centimes pour tous les quotidiens soit le double d’auparavant. Cela entraina une forte réduction des ventes et par la même des crises de trésorerie dans les journaux à faible tirage. En 1919, deux décrets augmentèrent encore le prix du journal qui atteignit la somme de 20 centimes.

Le contenu

Le contenu des journaux fut modifié dès le début de la guerre par manque de place tout d’abord, vu que le nombre de page était fortement diminué. On met moins d’illustrations et moins de rubriques : plus de faits divers, de sport, de cours de la Bourse, de rubriques féminines…

Restent les petites annonces, les romans feuilletons qui servent à fidéliser le lectorat et surtout les actualités.

Celles-ci furent bien sûr impactées par la censure et la part belle fut donnée aux communiqués fournis par le Grand Quartier Général, discours officiels et comptes rendus de séances académiques.

Les chroniques et éditoriaux trouvent par contre une nouvelle vigueur. Mais malheureusement les discours furent tous plutôt conformistes, peu nuancés et surtout très partiaux, chauvins et optimistes. La presse fut en effet un outil de propagande plutôt efficace.

 

Propagande et censure vont de pair. Le gouvernement veut souder la population autour de lui en entretenant le moral des Français et évitant le défaitisme. Il veut aussi éviter d’informer l’ennemi. En effet, la guerre de 1870 est encore dans les mémoires : la presse avait à cette époque révélé les positions de certains corps d’armée ce qui fut bien sûr préjudiciable dans la conduite des batailles.

On peut aussi penser que la propagande influence les autres pays à s’allier. La Maison de la presse crée en Janvier 1916 par Briand devint le centre de la propagande française à l’étranger en organisant des tournées, des conférences et en publiant diverses brochures.

 

Source de l'illustration à droite : La baïonnette n°40 du 06 avril 1916

Les outils de propagande

Premier outil de propagande : présenter l’ennemi comme une « bête », un sauvage sans cœur, un « barbare ». Les dirigeants allemands furent beaucoup caricaturés et présentés parfois comme des idiots. Dénoncer les méfaits d’un ennemi sans cœur prêt à tuer les civils (comme l’infirmière Edith Cavell ou les passagers du Lusitania, bateau coulé par les Allemands) permet aussi de légitimer la guerre.

Second outil : maximiser les victoires alliées et minimiser les défaites et les pertes afin de renforcer la confiance.

Troisième outil : exalter les héros et héroïnes de guerre. La vertu règne dans nos rangs en opposition aux vices de l’Ennemi. Aviateurs, dirigeants militaires, héros de batailles sont mis en avant, en même temps qu’on crée des images de femmes remarquables : l’ouvrière et l’infirmière. Ceci permet d’entretenir le patriotisme et de créer des vocations.

Quatrième outil : souder la population en incitant les civils à soutenir leurs militaires et donc l’effort de guerre par différents biais : souscrire aux emprunts nationaux, accepter les restrictions (nourriture, chauffage, transports, etc.), économiser les ressources et éviter les gaspillages.

Tous ces outils ne peuvent être mis en place sans un système de censure qui permet de sélectionner les informations transmises à la population.

Les affiches comme autre moyen de propagande



Un moyen indispensable : la censure

L’état de siège établit en août donnait aux autorités militaires le droit de suspendre ou interdire toute publication périodique.

Le 3 août fut créé le Bureau de la presse au Ministère de la Guerre ; dont une loi précisa les interdictions et sanctions concernant les sujets suivants dont il est interdit de publier des informations autres que celles communiquées par le gouvernement :

-         Mobilisation et transport de troupes et matériel

-         Effectifs des hommes en action ou de retour dans les foyers, effectifs des blessés et tués, nominations et mutations dans le Haut Commandement

-         Travaux de défense

-         Compositions des corps et détachements

-         Ordre de bataille

-         Situation sanitaire

La censure s’étendit très rapidement aux sphères diplomatiques, politiques et sociales. Le Bureau dirigeait en Province des commissions de contrôle qui furent d’une sévérité inégale et mal coordonnées. Il recevait des consignes de différents ministères.

On censure tout : textes et images, c’est « l’échoppage ». Pour les textes, cela n’est pas forcément caché : des blancs viennent remplacer les phrases censurées. Les dessins souvent bien plus parlants qu’un long texte sont aussi très surveillés. Au total, au moins 850 dessins seront censurés : soit ils sont supprimés soit la légende est retirée.

La presse accepta globalement le principe de cette œuvre de contrôle. La censure fut toutefois critiquée notamment par Clemenceau (qui dut cependant la laisser faire quand il entra au gouvernement en novembre 1917), mais son action ne fut jamais véritablement compromise. Les ordres des censeurs ne furent toutefois pas toujours suivis à la lettre, surtout en 1916 et 1917 où l’autorité des gouvernements était plus faible. Certains grands journaux étaient assez puissants pour narguer les menaces de saisies qui menaçaient toute publication récalcitrante. D’autres n’acceptaient qu’une partie de la demande de censure.

Au cours des années, elle se renforça et perfectionna ses méthodes. Elle fut plus importante qu’en Allemagne, Grande Bretagne et aux Etats Unis et permit au moral d’être meilleur, au moins pour un temps. En effet, le public ne fut pas dupe très longtemps : dès 1915 les civils deviennent de moins en moins crédules. C’est cette année que les premiers permissionnaires reviennent au pays. Les militaires furent profondément agacés par le décalage entre la réalité et les informations publiées dans la presse, surtout les soi-disant récits de soldats écrits par des… civils. La presse fut un des facteurs d’une rupture entre les combattants et les civils. Les militaires qui ont créé dès 1914 des Journaux de tranchées les utilisèrent notamment pour dénoncer le « bourrage de crâne » et les idées caricaturales que les civils avaient du front. Parallèlement, la confiance des lecteurs en la presse fut aussi mise à mal.

La censure fut aussi utilisée par les gouvernements pour tenter de réduire le rôle de la presse dans la sphère politique, sans grand succès. Par contre, elle fut plus efficace dans les crises sociales : elle réussit à morceler les manifestations de mécontentement, réduisit leur audience et freina le développement des idées pacifistes. Toutefois en 1917, la gravité de la crise morale dans l’armée et le peuple montra bien les limites de l’action de la censure et de la propagande.

Sources

- Christian Delporte, Claire Blandin, François Robinet, Histoire de la presse en France : XXe XXIe siècles, A. Colin, 2016
- Collectif, Histoire générale de la presse française tome 3, PUF, 1972
- Patrick Éveno, Histoire de la presse française : de Théophraste Renaudot à la révolution numérique, Flammarion, 2012

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