Array ( [slug] => parcoursd [slugex] => femmes-de-legende-en-drome-ardeche [pagep] => 2 ) // Add the new slick-theme.css if you want the default styling Bibliothèque numérique patrimoniale
Femmes de légende en Drôme Ardèche grand format Femmes de légende en Drôme Ardèche Médiathèques Valence Romans agglo

Philis de la Charce et sa légende dauphinoise

Il était une fois, dans les paysages ensoleillés du Sud du Dauphiné, une modeste châtelaine que rien n’avait préparé à entrer dans la légende. Philis de la Tour du Pin de la Charce était issue d’une longue lignée d’aristocrates, qui avaient abjuré la foi protestante suite à la révocation de l’Édit de Nantes en 1685. Ses frères avaient tous suivi une carrière militaire, ses sœurs s’étaient mariées dans d’autres contrées ; et Mademoiselle de la Charce était restée pour administrer les propriétés de la famille, et permettre ainsi à ses membres de tenir leur rang dans la société de cour. Elle avait pour voisine éloignée la comtesse de Grignan - laquelle ne se privait pas de railler ses mœurs provinciales avec sa mère, la déjà célèbre marquise de Sévigné. Mais Philis était surtout l’amie d’une autre figure de la cour et des salons parisiens, Madame Deshoulières, ainsi que la protégée de l’influente duchesse de Nemours, Marie d’Orléans-Longueville. Comme on le verra, ces relations eurent sans doute leur importance dans la tournure que prirent les événements : car soudainement, à l’âge de 47 ans, notre humble demoiselle devint une célébrité.

Voici les faits. À l’été 1692, le duc de Savoie en guerre contre Louis XIV menaçait d’envahir le Dauphiné avec une puissante armée. En marge des troupes régulières, des groupes très mobiles de pillards et de rançonneurs semaient la terreur dans les campagnes. La noblesse locale se mobilisa pour défendre ses terres ; Philis de la Charce répondit brillamment à l’appel. Elle distribua des armes à ses paysans, planifia la surveillance des points d’accès possibles, chevaucha sans relâche pour superviser les opérations… et parvint à décourager les intrus de s’aventurer sur ses terres. Rien de plus, en somme, que ce que lui commandait sa prérogative de châtelaine – même s’il était inhabituel de voir une femme assumer ce genre de responsabilités…

Ci-contre : Tableau de Frédéric Legrip, Philis de La Tour du Pin de La Charce, 1856

Mais la renommée n’allait pas se contenter de si peu. Et dès les semaines qui suivirent, on assista à ce que l’on appellerait aujourd’hui un magistral « coup de com’ » : dans la revue le Mercure Galant, une plume habile s’employait à faire connaître au Tout-Paris les exploits de Mademoiselle de la Charce, en un récit dithyrambique qui exhortait à « ne pas oublier le zèle » dont elle et les autres femmes de sa famille avaient fait preuve au service du roi… Dont acte. La légende était née. Car cet article était un véritable billet d’entrée pour venir en personne à la cour se faire valoir auprès du roi. Par la suite, Philis fit donc un très long séjour dans la capitale. Et même la vieille marquise de Sévigné dut s’incliner devant la sensation que faisait cette demoiselle contant avec beaucoup d’esprit ses faits d’armes devant les courtisans ! 

Mais qui était donc derrière une telle entreprise de promotion ? Il est fort probable que les amies de la famille aient joué de leur influence auprès des rédacteurs du Mercure. Voilà en réalité un exemple précoce de l’émergence du « quatrième pouvoir » médiatique, et de la fabrique de l’opinion : c’était là un plan d’action taillé sur mesure pour servir la propagande royale, faisant de Mademoiselle de la Charce, et de sa famille récemment convertie, un parangon de fidélité au service de la Couronne et de l’Église. Quant aux motivations premières de l’intéressée, il suffit de se souvenir que la famille de la Tour du Pin, avec les frais inhérents à son train de vie, était constamment aux abois, et que les services bien réels qu’elle rendait à la cause royale attendaient rétribution. Le résultat de tous ces efforts fut une pension annuelle de deux mille livres, versée à Mademoiselle de la Charce jusqu’à la fin de ses jours en 1703. 

Ci-contre : Pages extraites du Nouveau Mercure galant contenant tout ce qui s’est passé de curieux…, Paris : chez Jean Ribou, 1677

Cependant les légendes ne meurent pas avec les êtres qui les ont suscitées ; elles ont même tendance à galoper de plus belle, une fois que leurs contemporains ne sont plus là pour les modérer. En 1731 parut un roman historique qui transfigurait complètement la geste de Philis de la Charce, en la rajeunissant de trente ans et en faisant de son action une improbable vengeance amoureuse… Avec de telles élucubrations et le passage du temps, le doute s’installa sur la réalité des faits ; et les XIXe et XXe siècles virent s’affronter, au sein des amateurs de figures dauphinoises pittoresques, des « philistes » et des « antiphilistes ». Leurs prises de position très tranchées n’allaient évidemment pas sans arrière-pensées idéologiques : les uns faisaient de Philis une patriote, une nouvelle Jeanne d’Arc boutant les envahisseurs ; les autres l’accusaient d’avoir perçu la fameuse pension royale non pour ses prétendus faits d’armes, mais en récompense du zèle qu’elle aurait mis à persécuter sur ses terres ses anciens coreligionnaires protestants…

Il aura fallu attendre jusqu’à ces dernières décennies pour que la parole soit rendue à la principale intéressée, avec la découverte parmi les archives notariales de Nyons d’un document daté de 1702, signé de la main même de « Demoiselle Philis de la Charce », qui rappelle très sobrement devant le notaire royal la nature exacte de son action : armer les hommes du pays et commander la troupe ainsi formée jusqu’à la retraite des ennemis. Dans ce contexte très officiel, et tout juste un an avant son décès, un tel témoignage a valeur de testament : difficile d’imaginer que Philis fanfaronne ou exagère la portée de ses actes. Nous nous en tiendrons donc à sa version des faits… Derrière la légende, il y avait bien la simple vérité d’une femme de son temps.


D'autres parcours peuvent vous intéresser...

© 2018. Valence Romans Agglo
Valence agglo